SoftBank en France : 75 milliards d'euros pour les Hauts-de-France !
- jeromericatto
- il y a 2 jours
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L'annonce qui a dominé Choose France 2026
Lors du sommet Choose France qui s'est ouvert le 1er juin 2026 au château de Versailles, Masayoshi Son a confirmé un plan d'infrastructures de data centers IA pouvant atteindre 75 milliards d'euros -premier engagement du groupe japonais en Europe.
Sur ce total, 45 milliards d'euros doivent être consacrés d'ici 2031 à la première phase du projet, dans les Hauts-de-France. Trois sites ont été retenus : Dunkerque, Bosquel dans la Somme et Bouchain dans le Nord, pour une capacité agrégée de 3,1 gigawatts.
Les 30 milliards restants sont conditionnels au succès de cette première phase. Autrement dit, les chiffres des gros titres méritent d'être lus avec une certaine circonspection.
Ce que cela signifie concrètement pour le tissu industriel français
L'intérêt de l'opération ne réside pas dans le chiffre affiché, mais dans les chaînes de valeur qu'elle pourra activer localement.
Le campus de Bosquel sera développé via une coentreprise entre SoftBank et la société française Sesterce, fondée en 2018, spécialiste de la construction de data centers. Ce site vise 1 GW de capacité et 400 emplois qualifiés une fois opérationnel.
À Bouchain, SoftBank s'appuie sur EDF pour valoriser le terrain d'une ancienne centrale thermique, où un data center de 400 mégawatts doit voir le jour. La reconversion de friches énergétiques en infrastructure numérique, c'est exactement le type de transition industrielle que les Hauts-de-France attendaient.
Schneider Electric s'implante quant à lui sur le Port de Dunkerque pour y assembler des modules énergétiques préfabriqués -onduleurs, systèmes de refroidissement, gestion d'alimentation -à partir d'équipements produits dans ses usines françaises. Le directeur général de Schneider Electric, Olivier Blum, a évoqué "150 emplois au minimum" à Dunkerque.
Pour une annonce de 45 milliards d'euros, les créations d'emplois directs restent modestes. Les effets indirects -sous-traitance BTP, logistique, maintenance, formation -seront probablement bien supérieurs, mais ils mettront du temps à se matérialiser.
Pourquoi la France, et pourquoi maintenant ?
La réponse tient en un mot : l'électricité. Un data center IA est un gouffre énergétique, et la France dispose d'un atout qu’aucun voisin ne peut aligner -une électricité massivement bas-carbone grâce au parc nucléaire. Pour mieux comprendre, cinq gigawatts de capacité représentent l'équivalent de la production de trois réacteurs de type EPR tournant à plein régime.
L'électricité française s'établit autour de 58 €/MWh en 2026, contre 88 € en Allemagne -un écart de 30 €/MWh qui redéfinit la compétitivité industrielle. À titre de comparaison, le Royaume-Uni affiche environ 112 $/MW, contre seulement 28 $ aux États-Unis. La France n'est pas au niveau américain, mais elle est la moins mauvaise élève européenne -et de loin.
C'est d'ailleurs ce qui a conduit OpenAI à mettre en pause son projet Stargate au Royaume-Uni, citant explicitement les coûts énergétiques. Le choix de la France par SoftBank n'est sans doute pas un acte d’allégeance au concept de "start-up nation" mais plutôt un arbitrage énergétique pur et simple.
En outre, cet avantage peut désormais se contractualiser. Depuis la fin de l'ARENH le 31 décembre 2025, les industriels électro-intensifs français ont accès aux Contrats d'Allocation de Production Nucléaire (CAPN) proposés par EDF : des contrats d’au moins 10 ans adossés au parc nucléaire historique, à des prix reflétant les coûts réels de production et donc décorrélés des prix des marchés de gros européens. ArcelorMittal en a signé un de 18 ans dès le 26 décembre 2025. TotalEnergies a suivi en mars 2026 pour ses sites de raffinage, sur 12 ans. Pour les data centers de SoftBank, un opérateur comme Data4 évoque déjà un "trio gagnant" : stabilité des prix dans le temps, compétitivité et énergie bas carbone.
Ce mécanisme change la donne stratégique : l'avantage énergétique français n'est plus seulement une réalité de marché conjoncturelle -il peut être verrouillé contractuellement sur deux décennies. Le volume initial disponible est de 1 800 MW pour environ 100 industriels, avec un seuil d'entrée fixé à 7 GWh de consommation annuelle. La fenêtre se referme à mesure que les contrats se signent.
L'épine dans le pied : ce que le CAPN ne règle pas
Pour autant, deux risques structurels subsistent que ni le CAPN ni aucun contrat ne peut entièrement neutraliser.
Le premier est la logique de prix marginal du marché européen. Le marché de gros fonctionne toujours sur le prix de la centrale la plus coûteuse (souvent le gaz) qui fixe le prix pour l'ensemble du réseau interconnecté. Le CAPN isole de cette volatilité, mais si l'UE devait à terme imposer une péréquation des prix finaux entre États membres ou alourdir la fiscalité sur l'énergie industrielle, la protection serait partielle.
Le second est plus immédiat. L'avantage compétitif de la France a le risque d'être freiné par les lenteurs administratives et la fiscalité énergétique élevée. Quand un data center ne peut pas être raccordé dans des délais raisonnables, l'investisseur prend son projet et va s'installer aux Pays-Bas ou en Suède, qui ont su industrialiser leurs procédures de connexion au réseau. Le CAPN sécurise le coût de l’électricité nucléaire -pas les taxes, pas le TURPE (qui rémunère RTE et Enedis), pas les délais de raccordement RTE.
SoftBank : l'investisseur qui promet beaucoup
Il serait intellectuellement malhonnête de ne pas mettre en perspective le track record de SoftBank sur les grandes annonces.
Le Vision Fund de SoftBank a enregistré des pertes de 17 milliards de dollars sur l'exercice 2019-2020, principalement imputables à des « paris » catastrophiques sur WeWork et Uber. SoftBank avait injecté plus de 16 milliards de dollars dans WeWork, qui avait atteint à son plus haut une valorisation de 47 milliards de dollars avant de s'effondrer à 2,9 milliards. La faillite de WeWork a été qualifiée de "grande honte" par le directeur financier de SoftBank lui-même.
Plus récemment et plus directement comparable, le projet Stargate annoncé aux États-Unis en janvier 2025 à 100 milliards de dollars (jusqu’à 500 milliards d’intention) n'avait été concrétisé qu'à hauteur de 15 milliards à douze mois, soit un taux d'exécution de 15 %. Appliqué mécaniquement aux 45 milliards "fermes" annoncés pour la France, ce ratio ramènerait l'investissement réellement engagé d'ici mi-2027 autour de 6 à 7 milliards -un chiffre toujours significatif, mais très éloigné des récents gros titres de presse.
La transformation récente de SoftBank est néanmoins réelle. L'action SoftBank a progressé de plus de 70 % depuis le début de 2026, portée par sa participation dans ARM Holdings et ses investissements dans OpenAI, dont les plus-values atteignaient 45 milliards de dollars sur l'exercice clos en mars 2026. SoftBank n'est plus le fonds de capital-risque désordonné du cycle WeWork. La logique actuelle est celle d'un opérateur d'infrastructure IA -actif lourd, cash-flow récurrent -ce qui correspond davantage à sa nouvelle base d'actifs.
Ce qu'il faut retenir
Trois lectures s'imposent :
- L'annonce est structurellement plus solide que WeWork. On ne parle plus de financer une licorne dont le modèle économique était contesté dès le départ, mais de construire de l'infrastructure physique avec des partenaires industriels français ancrés.
- L'avantage énergétique français est réel, il peut désormais être contractualisé via les CAPN sur dix à dix-huit ans, mais il reste exposé à deux risques que le contrat ne couvre pas: la fiscalité sur l'énergie industrielle et les délais de raccordement au réseau.
- Les annonces chiffrées en milliards doivent être systématiquement divisées. Ce qui compte, c'est le plancher de mégawatts d'ici 2031, et la densité des chaînes de valeur locales réellement activées. Pour les entreprises de la région et les investisseurs qui suivent ce dossier, la vraie question n'est pas "SoftBank tiendra-t-il sa promesse à 75 milliards ?" mais "comment se positionner sur la chaîne de valeur qui se construit concrètement à Dunkerque, Bouchain et Bosquel ?"




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