CXMT à Shanghai : la plus grosse IPO d'Asie en 2026 pourrait rebattre les cartes pour ASML
- Jerome Ricatto
- 27 juil.
- 4 min de lecture
Ce lundi 27 juillet, un fabricant chinois de puces mémoire dont beaucoup découvrent le nom est devenu, le temps d'une séance, la première capitalisation cotée de Chine. ChangXin Memory Technologies, plus connue sous son sigle CXMT, a fait ses débuts sur le STAR Market de Shanghai, l'équivalent local du Nasdaq. La performance tient de l'anomalie de marché, et elle porte une signification qui dépasse très largement la Bourse de Shanghai. Elle concerne au premier chef un acteur européen : le Néerlandais ASML, plus grosse capitalisation technologique du continent.
Une entrée en Bourse hors norme
Les chiffres donnent le vertige. Introduites à 8,66 yuans, les actions CXMT ont ouvert autour de 49,50 yuans et clôturé sur un gain d'environ 466 % en une seule séance. À ce niveau, la société affiche une capitalisation de l'ordre de 3 300 milliards de yuans, soit près de 485 milliards de dollars, ce qui la propulse devant la banque ICBC au sommet de la cote chinoise.
L'opération a permis de lever 57,9 milliards de yuans, environ 8,6 milliards de dollars, ce qui en fait la plus importante introduction en Bourse d'Asie cette année et la plus grosse levée du secteur des semi-conducteurs jamais réalisée en Chine continentale.
La demande a été telle que la tranche réservée aux particuliers a été sursouscrite 212 fois, alors même que 6,73 % seulement du capital était réellement flottant à la cotation. Cette combinaison d'un appétit démesuré et d'une offre volontairement restreinte explique la verticalité et l'amplitude de cette première journée de bourse.
Derrière la frénésie, un champion industriel soutenu par l'État
CXMT ne se présente pas à proprement parler comme une start-up spéculative. Fondée à Hefei en 2016 avec le soutien des pouvoirs publics, elle était détenue à hauteur de 36% environ par des actionnaires étatiques (avant l'introduction,dont le fonds national dédié aux semi-conducteurs, surnommé le Big Fund, et Anhui Investment Group). Elle est aujourd'hui le quatrième fabricant mondial de DRAM, cette mémoire vive présente dans les smartphones, les ordinateurs et les serveurs, derrière Samsung, SK Hynix et l'Américain Micron. Sa part de marché mondiale approchait 7,7 % en 2025. Le chiffre d'affaires du premier trimestre 2026, autour de 7,3 milliards de dollars, affiche une progression d'environ 700 % sur un an, au point de faire basculer l'entreprise dans le vert opérationnel. Pour Pékin, CXMT répond à une vulnérabilité stratégique : réduire la dépendance chinoise à une poignée de fournisseurs étrangers dans un domaine longtemps verrouillé par les deux géants coréens et le leader américain.
Le paradoxe qui met ASML en première ligne
C'est ici que le récit devient réellement intéressant pour un investisseur européen. CXMT illustre un paradoxe frappant : l'entreprise prospère malgré les sanctions occidentales, tout en restant plafonnée par elles.
Le plafond est d'abord technologique. Les machines de lithographie EUV d'ASML, indispensables à la fabrication de la DRAM la plus avancée et de la mémoire à haute bande passante utilisée dans les serveurs d'intelligence artificielle, sont interdites d'exportation vers la Chine depuis 2019. ASML est le fournisseur unique de cette technologie au monde. Faute d'y avoir accès, CXMT produit en grande partie à partir de scanners DUV à immersion, moins avancés, achetés et stockés avant le durcissement des contrôles. Cela lui permet de progresser sur la DRAM classique, mais l'empêche de combler l'écart de génération sur les segments les plus haut de gamme.
La menace la plus immédiate porte un nom : le MATCH Act. Ce projet de loi américain, introduit en avril 2026, nomme explicitement ASML et vise à interdire jusqu'aux ventes et à la maintenance des machines DUV vers la Chine, c'est-à-dire le dernier canal encore ouvert entre le fabricant néerlandais et les acheteurs chinois. Or un début boursier aussi spectaculaire, pour un champion soutenu par l'État et déjà classé « Chinese Military Company » par le Pentagone, constitue précisément l'argument qui renforce la main des partisans d'un durcissement à Washington.
Reste le chiffre qui compte pour les actionnaires d'ASML. La Chine représentait 41 % des ventes du groupe en 2024, 33 % en 2025, et la direction envisageait désormais une part d'environ 20 % en 2026 (avec un premier semestre autour de 16 %). La tendance était donc à la décrue avant même l'IPO de CXMT.
Ce que cela change concrètement pour l'investisseur
La conséquence immédiate de cette introduction n'est pas un choc de commandes pour ASML, le carnet du groupe reste plein, porté par la demande massive liée à l'intelligence artificielle chez TSMC, Samsung et Intel, et l'entreprise a relevé ses perspectives de chiffre d'affaires pour 2026.
Le véritable enjeu est politique et concerne le mix de revenus. Chaque succès chinois obtenu « sous contrainte » accélère le découplage des chaînes d'approvisionnement et renforce la pression réglementaire qui menace, à la marge, les 20 % de revenus chinois résiduels d'ASML. Dans le même temps, les 8,6 milliards de dollars levés par CXMT ont vocation à financer en priorité l'augmentation de capacité et la substitution domestique en équipements, en particulier la gravure, le dépôt et la piste dite 3D DRAM, là où la dépendance à la lithographie EUV est la plus faible. Autrement dit, une partie de ce capital servira à réduire, sur la durée, le besoin d'équipements occidentaux.
Le vrai enseignement du jour n'est donc pas le gain de 466 %, mais qu'un contrôle à l'export peut à la fois ralentir un concurrent, en le privant des outils les plus avancés, et lui offrir simultanément un marché domestique captif de plusieurs centaines de milliards. Pour ASML, la journée ne se traduit pas par une révision de commandes, mais par un rappel : sa dernière poche de chiffre d'affaires chinois est désormais autant une variable géopolitique qu'une variable industrielle.



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